Succès Masra : ces jours où le Tchad retenait son souffle

Succès Masra : ces jours où le Tchad retenait son souffle

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Après la sortie de prison de Succès Masra, Aujourd’hui l’Afrique a choisi de publier ce reportage au long cours réalisé à l’époque de la détention de l’opposant, auprès de militants de son parti, Les Transformateurs. 

Abena, dans le 7ᵉ arrondissement de N’Djamena, la capitale tchadienne. À l’entrée du bâtiment, sans fard, qui abrite le siège du parti Les Transformateurs de l’opposant Succès Masra, des militants expriment leur ras-le-bol dans un décor tendu et empreint d’espoir, à la fois. Une quarantaine de jeunes, le regard déterminé, montent la garde devant les grilles, pendant qu’une équipe de volontaires du parti procède minutieusement aux fouilles de toute personne désirant entrer, dans une volonté manifeste d’assurer la sécurité.

Le visiteur a le temps de distinguer les affiches et les banderoles aux couleurs du parti accrochées sur les murs avec des messages impératifs comme « Libérez Succès Masra ». Il transpire de ces messages l’attente silencieuse de la libération du principal opposant au régime de Mahamat Idriss Deby Itno (MIDI), détenu depuis le 16 mai dernier à N’Djamena.  

L’inquiétude des militants de Succès Masra

Dans la cour intérieure, l’atmosphère est lourde d’émotions. Près d’une centaine de jeunes, arborant les tee-shirts du parti, se tiennent là, certains debout, d’autres assis, les visages marqués par l’inquiétude, les traits tirés par l’attente et l’incertitude. Une musique douce et mélancolique, entremêlée de chants de réconfort et de messages de mobilisation, s’élève des enceintes, enveloppant l’espace d’un air de résistance pacifique.

À l’étage, sur le balcon, un groupe de militants, visiblement exténués par les longues veillées de soutien, repose sur des nattes étalées à même le sol. Ici, fatigue, espoir et solidarité tissent une ambiance unique : celle d’un camp de veille où chaque battement de cœur est suspendu à une seule nouvelle : celle tant espérée de la libération de Succès Masra.

Loin d’Abena, au quartier Chagoua cette fois, toujours dans le 7ᵉ arrondissement, l’avenue principale, d’ordinaire animée de petits commerces, semble beaucoup plus déserte. Rouna Toumoundi, habitué des lieux, fait partie de ceux qui fréquentent déjà cette avenue un peu moins qu’à l’accoutumée. Ce Transformateur convaincu, commerçant le soir et enseignant vacataire le jour, a laissé ses marchandises enfermées depuis l’annonce de l’arrestation de Succès Masra. « Je passais mes journées à vendre et enseigner. Aujourd’hui, je passe mes nuits au siège du parti à Abena. Je suis démotivé, vidé ».

Pour lui, cette arrestation dépasse la simple sphère politique. C’est un séisme économique et psychologique qui frappe de plein fouet une jeunesse déjà fragile. « On nous a arraché notre avenir. Je gagnais jusqu’à 30 000 FCFA par jour. Depuis, c’est zéro. Mais on reste là, on tient, pour notre président », déclare Rouna Toumoundi, qui continue d’entretenir l’espoir d’une libération.

« Mon cœur est brisé »

Même refrain du côté de Fidèle Mbaïhondoum, tailleur de profession et militant de la première heure, croisé dans l’enceinte silencieuse du siège du parti à Abéna. « Je suis en faillite. Non pas parce que je ne sais plus coudre, mais parce que mon cœur est brisé ». Il ajoute : « ce que vit Masra, ce n’est pas une affaire de justice. C’est une exécution politique. Et ça nous brise tous ».

Sur l’avenue Mbailem Ndana de Moursal, dans le 6e arrondissement de N’Djamena, Vincent, conducteur de mototaxi, ne décolère pas lui non plus. D’un regard sombre, il lâche : « Masra était notre voix. Aujourd’hui, on nous a volé cette voix. C’est un silence qui fait mal ».

Un silence qui va jusqu’à troubler la quiétude du foyer de Wongramal, jeune mère de famille. Elle confie : « mon mari ne parle presque plus. Il ne mange presque plus. Il est comme en deuil. Et je sens que c’est toute la maison qui s’écroule ».

La politique, longtemps considérée comme une affaire d’élites, envahit désormais les cuisines, les ateliers, les marchés, les lits conjugaux. Ce que certains appellent « arrestation », d’autres le nomment « enlèvement ». À Walia, Ngam Chavanel, vendeur de crédits téléphoniques, note une hausse soudaine de son chiffre d’affaires. « Les gens appellent sans cesse. Ils veulent juste savoir, ils s’informent. C’est la panique silencieuse ».

Rester mobiliser jusqu’à la libération de Succès Masra

Bien que ce lourd silence inquiète les ouailles de Succès Masra, à Abena, les Transformateurs mobilisés reprennent tous le même refrain : « nous resterons mobilisés. Même si nous devons tout perdre économiquement, nous reconstruirons ».

Comme ces militants, qui continuent de faire le pied de grue au siège du parti, les responsables des Transformateurs sont aussi mobilisés. Et ils crient, eux-aussi, à l’acharnement politique du régime contre leur leader. Gounmet Laurent Targuign, cadre du parti, est d’ailleurs formel : « ce n’est pas un homme qu’on a enfermé. C’est un projet, une espérance ».

Dans un discours structuré et empreint de gravité, il dénonce ce qu’il appelle la « criminalisation de l’espérance ». L’arrestation de Succès Masra s’inscrit, selon lui, dans une logique de peur du changement. « Les puissants savent qu’ils ont perdu les urnes. Alors ils nous enferment, nous musellent. Mais le peuple a déjà choisi », affirme Gounmet Laurent Targuign sans sourciller.

La détention de Succès Masra, ancien Premier ministre de la transition, jette une ombre persistante sur le climat politique tchadien, déjà marqué par une polarisation grandissante depuis l’élection présidentielle de mai dernier. Accusé de crimes graves en lien avec les violences meurtrières survenues à Mandakao dans le Logone Occidental, le leader du parti Les Transformateurs fait aujourd’hui face à une procédure judiciaire, dénoncée par ses avocats comme étant hautement politisée.

Les chefs d’accusation

L’opposant est poursuivi pour incitation à la haine, constitution de bandes armées, complicité d’assassinat, incendie volontaire et profanation de sépultures. Ces chefs d’accusation, en lien avec les affrontements intercommunautaires de Mandakao, contrastent fortement avec la courte période de cohabitation politique qui l’avait vu rejoindre la transition comme chef du gouvernement en janvier 2024, à la suite de l’Accord de Kinshasa.

Face à cette arrestation jugée « arbitraire », le collectif d’avocats de Succès Masra a lancé une contre-offensive médiatique. À travers une série de conférences de presse, ils dénoncent une violation des garanties procédurales, l’absence de mandat régulier, ainsi que des conditions de détention opaques. « Notre client est privé d’un accès adéquat à sa défense et aux soins nécessaires. C’est une atteinte grave à l’État de droit », a déclaré Me Mahamat Daoud, l’un des avocats de la défense.

Sur le plan politique, le parti Les Transformateurs reste actif malgré le choc. Une conférence de presse conjointe, tenue le 23 juin dernier avec la coalition Justice-Égalité et le collectif d’avocats, a révélé l’ouverture de canaux de dialogue avec les autorités. Une tentative de désescalade, ou une stratégie pour ménager l’avenir politique d’un homme encore très populaire ? Rien ne permet, pour l’instant, d’en juger.

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Constant Danimbe

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