Avec 484 pages, le chirurgien camerounais Titus Edzoa publie chez Duboiris le premier manuel complet de chirurgie d’urgence, écrit par un Africain pour les réalités africaines. Une ordonnance concrète, une œuvre résultant de 50 ans d’expérience, qui vient combler un vide historique dans nos facultés de médecine. C’est le produit d’une connaissance africaine, par un Africain, pour l’Afrique.
Il a fallu attendre 2023 pour qu’un chirurgien africain écrive enfin la chirurgie africaine. C’est désormais chose faite. Titus Edzoa, agrégé de chirurgie générale, ancien enseignant à Paris et à Yaoundé, membre de plusieurs sociétés savantes, publie Les urgences chirurgicales en milieu tropical. Un livre qui n’est pas un livre de plus, mais le livre qui manquait.
Une autre chirurgie
Ouvrez un manuel français d’urgence chirurgicale. Première consigne : demander un scanner injecté, un bilan sanguin complet, appeler l’anesthésiste–réanimateur et le SAMU. Fermez–le. Vous êtes à Kaélé, à Mbandaka ou à Ruhengeri. Il est 2h du matin, il n’y a pas d’électricité, pas de scanner, pas de banque de sang. Que faites–vous ?
C’est à cette question que répond Titus Edzoa. Sa chirurgie n’est pas celle du « avec », mais celle du « sans ». Comment diagnostiquer une hémorragie interne sans échographie ? Par la ponction abdominale et la clinique. Comment décider d’amputer après une morsure de vipère.
Le livre réhabilite ce que la technologie avait fait oublier : la main qui palpe, l’œil qui observe, l’oreille qui écoute. C’est la chirurgie de terrain, celle que les anciens transmettaient oralement et qui n’avait jamais été codifiée.
Des pathologies tropicales oubliées
La force de l’ouvrage est de traiter de front les urgences que les facultés du Nord ne voient plus et que nos hôpitaux de district voient tous les jours.
Premier exemple : les morsures de serpent. Première cause de mortalité chirurgicale en zone rurale, totalement absente des manuels européens. Titus Edzoa détaille la prise en charge de l’envenimation, le moment exact où il faut faire une fasciectomie de décharge pour sauver un membre, et quand il faut se résoudre à l’amputation.
Deuxième exemple : les brulures. Pas les brulures industrielles d’Europe, mais celles de la lampe à pétrole renversée sur un enfant. Il explique la gestion du choc hypovolémique avec des solutés disponibles, la prévention de l’infection dans un milieu septique, les greffes de peau en condition précaires.
Troisième exemple et c’est le plus courant : les complications des avortements clandestins et grossesses extra–utérines rompues. Sujet tabou, mais première cause de péritonite et de décès des jeunes femmes dans nos maternités. Le chirurgien camerounais décrit sans détour la perforation utérine, la péritonite stercorale, la technique de l’hystérectomie d’hémostase quand il faut choisir entre sauver l’utérus et sauver la vie. Aucun autre manuel n’ose le traiter avec autant de clarté.
S’y ajoutent les traumatismes du thorax par armes blanches, les traumatismes périnéaux après accouchements dystociques, les fractures ouvertes souillées de terre, les hémorragies digestives, les gangrènes diabétiques. C’est le quotidien du chirurgien africain.
Un outil public autant que de chirurgie
Au-delà de la technique. Ce manuel est un diagnostic de notre système de santé. Quand Titus Edzoa rappelle que la première cause de moralité de moralité n’est pas le manque de compétence mais le retard, dû aux routes, à l’absence d’ambulances, au passage chez le tradipraticien, à l’absence de couverture santé universelle, il pose un problème de santé publique.
Son livre démontre qu’avec une formation adaptée, un médecin généraliste bien formé peut sauver, 70 % des urgences chirurgicales dans un hôpital de district, sans être chirurgien spécialiste. C’est un argument massue pour repenser la formation de nos médecins.




