La presse camerounaise pourrait jouer, sans le vouloir, un rôle de levier dans la multiplication des féminicides au Cameroun. Une conséquence de l’effet Werther.
Le Cameroun fait face à une vague sans précédent de cas de féminicides. Pour les premiers et deuxièmes trimestres 2026, le ministère camerounais de la Promotion de la femme et de la famille annonce un bilan de 50 cas. À ce chiffre, il faut ajouter la dizaine de cas recensée au courant de ce mois d’août. Ces derniers ont créé une éclipse médiatique.
Si l’impunité judiciaire et la faiblesse des recours sont régulièrement pointées du doigt, un autre acteur clé joue un rôle prépondérant dans cette crise : les médias et leur manière de couvrir ces drames. L’un des angles de traitement les plus courants dans la couverture de ces événements violents est la reconstitution des faits. Accompagné des forces de l’ordre, l’auteur du crime relate les faits en exposant le mode opératoire, la chronologie précise ou les moyens employés pour commettre un crime. Les reportages fournissent ainsi un schéma d’exécution à des individus confrontés à des crises relationnelles ou présentant des comportements violents.
L’effet Werther
Cette diffusion détaillée de l’acte crée un effet d’imitation, formalisé sous le nom d’effet Werther, où la visibilité accordée à l’agresseur offre une forme de notoriété ou de légitimation implicite. Ainsi, au lieu de se limiter à sa fonction informative, une couverture journalistique mal encadrée peut devenir un vecteur de récidive et de multiplication des drames dans la société.
De plus, l’effet de contagion s’accentue lorsque les médias mettent en scène la détresse de l’auteur, ses convictions idéologiques ou religieuses, ses motivations perçues ou sa trajectoire personnelle. Cette focalisation déplace l’attention de la victime vers le meurtrier, permettant à des hommes en situation de rupture ou de perte de contrôle de s’identifier à lui et d’envisager l’homicide comme une issue possible. Au lieu d’isoler le crime et d’en rappeler le caractère illégal et dévastateur, une médiatisation répétée et centrée sur la mise en scène multiplie les risques de récidive.
La perception collective du crime
Le choix des termes employés par les médias pour décrire les féminicides joue un rôle déterminant dans la perception collective du crime. L’utilisation récurrente de formules telles que « drame passionnel », « crime de la jalousie » ou « dispute qui a mal tourné » transforme un acte criminel motivé par le contrôle en une simple perte de maîtrise sous de coup de l’émotion. En niant la préméditation, les menaces et le désir de contrôle qui ont précédés le drame, ces expressions souvent utilisées relèguent un problème de violence systémique au rang de fait divers isolé, faisant obstacle à une prise de conscience sociale et judiciaire de l’ampleur du phénomène. Ce qui peut soit l’accentuer ou créer au sein de la communauté un sentiment d’insécurité.
La couverture médiatique répétitive et en continu de la violence génère un climat d’anxiété au sein de la population. L’exposition permanente à des récits macabres ajouté au constant rappel des faits similaires antérieurs soutient le sentiment du danger omniprésent, amenant le public à surestimer le risque réel d’en être victime. A ce moment, la perception de la situation impute à la victime la responsabilité du drame, tout en prêchant une méfiance généralisée au quotidien.
Éviter le sensationnalisme
La mise en scène des témoins et des survivants peut également contribuer à alimenter la peur collective. L’exposition de témoignages axés sur la proximité (« c’était une voisine sans histoire », « cela s’est passé juste à côté ») renforce l’idée d’un danger intime et domestique contre lequel personne n’est à l’abri, accentuant la vulnérabilité perçue au quotidien. Généralement, la diffusion de ces témoignes est introduite par la diffusion de la souffrance brute, des pleurs ou des détails traumatiques qui au lieu de susciter une réflexion critique, nourrit un climat d’angoisse et de peur permanente.
Pour enrayer ces effets pervers et transformer l’information en outil de prévention, les professionnels de la presse doivent adopter des réflexes de rédaction rigoureux. Avant tout, il est important de replacer l’acte dans sa réalité criminelle et systémique en remplaçant les euphémismes par le terme « féminicide ». Il est aussi capital d’éviter le sensationnalisme en masquant les détails opératoires, et en évitant la mise en scène dramatique ou la diffusion des justificatifs de l’agresseur. Aussi, éviter le victim blaming en s’abstenant de commenter la vie privée, la tenue ou le comportement de la victime, tout en rappelant le caractère illégal de l’acte. Enfin, informer sur les voies de recours : insérer systématiquement en fin d’article les numéros d’urgence (comme le numéro vert), les contacts des associations d’aide aux victimes et les structures d’accueil.



