Des Tchadiens installés en France ont marché à Paris pour forcer le régime de N’Djamena à libérer les « opposants politiques ». D’autres actions du genre sont annoncées dans plusieurs autres villes européennes.
Avocats, étudiants, journalistes, opposants… et de nombreux autres exilés tchadiens se sont donnés rendez-vous sur la place du Trocadéro, à Paris, le 16 mai dernier. Sur une extrade de circonstance, les orateurs se sont succédés pour critiquer la restriction des libertés dans leur pays, le Tchad. Devant la grappe de journalistes présents, ils ont levé des pancartes pour demander la libération de Succès Masra, le président du parti Les Transformateurs et principal opposant du président tchadien Mahamat Idriss Déby, arrêté un an plus tôt et condamné à 20 ans de prison. Les manifestants ont ensuite marché jusqu’à l’ambassade du Tchad, dans ce même 16e arrondissement de Paris.
Plusieurs jours après cette sortie à l’appel d’un mouvement informel baptisé La diaspora tchadienne résistante et engagée, Succès Masra est toujours derrière les barreaux. Et rien ne dit qu’il va retrouver la liberté dans un proche avenir. Mais pour autant, Éric Ngarlem Toldé veut croire que cette mobilisation sur la place du Trocadéro a enclenché une dynamique. « La présence des médias internationaux et la diffusion sur les réseaux sociaux ont donné un coup d’éclat à cette manifestation », fait savoir ce journaliste et patron de presse tchadien exilé à Paris.
La détention prolongée de Succès Masra
Pas de doute, les vidéos de cette mobilisation ont bien circulé. Au Tchad surtout où elles ont été abondamment relayées par des cadres du parti de Succès Masra. C’est le cas de Claudia Hoinathy, la vice-présidente des Transformateurs en charge du leadership et de l’engagement féminin. Cette environnementaliste de formation et fervente militante a elle aussi chapeauté une mobilisation pareille à celle de Paris dans sa province natale, le Moyen-Chari. A Sarh, la principale ville de cette province, des Transformateurs, visages serrés, ont battu le pavé sans débordement. « La détention prolongée du président Succès Masra ne fait qu’approfondir les blessures et les divisions », comme on peut le lire dans leur déclaration finale.
De bonne augure, car, en croire Éric Ngarlem Toldé, La diaspora tchadienne résistante et engagée ne compte pas tourner la page sur ce plaidoyer. Comme quoi, la mobilisation sur la place du Trocadéro appelle d’autres sorties médiatiques du genre. « Cette mobilisation ne constitue ni un acte isolé, ni un simple évènement symbolique. La diaspora tchadienne entend inscrire son action dans la durée. D’autres initiatives sont envisagées dans plusieurs villes européennes où résident d’importantes communautés tchadiennes », promet le journaliste.
Il est convaincu que ce déploiement annoncé va maintenir la pression sur les autorités tchadiennes, le président Mahamat Idriss Déby en premier, en internationaliser la cause de Succès Masra. Mais pas seulement. Cette dynamique en marche porte aussi la cause des autres « prisonniers politiques » au Tchad, comme le soutient Éric Ngarlem Toldé. Il fait davantage référence aux leaders du Groupe de concertation des acteurs politiques (Gcap), une coalition de partis d’opposition. Ils ont été arrêtés et condamnés à huit de prison ferme pour avoir voulu organiser une marche pacifique malgré la dissolution de leur coalition.
Mahamat Idriss Déby comme Hissène Habré ?
En plus de vouloir investir les rues des villes européennes, ce front de résistance en gestation à Paris a aussi l’intention de miser sur un lobbying discret. « Le combat dépasse les rues ; il se joue également dans les institutions, les espaces diplomatiques et les cercles où se prennent certaines décisions. Le silence est souvent le meilleur allié des abus. Notre devoir est donc d’empêcher ce silence », indique notre source.
Pour le moment, les autorités françaises regardent de loin. Est-ce mauvais signe ? « À ce stade, aucune position officielle forte ne semble avoir été exprimée. Vous savez aussi bien que moi que la France agit souvent avec prudence lorsqu’il s’agit du Tchad, compte tenu des enjeux géopolitiques, sécuritaires et historiques qui lient les deux pays. Mais l’absence de déclaration ne signifie pas l’absence d’attention. Une mobilisation visible oblige toujours les acteurs internationaux à observer ce qui se passe », explique Éric Ngarlem Toldé.
Quand il est question de savoir qui se cache réellement derrière cette initiative, il répond sans coup férir : « lorsqu’il y a un leader, le pouvoir cherche à le corrompre dans le meilleur des cas, sinon à l’abattre dans le pire des cas ».
Le ton est donné. Et il ne fait aucun doute pour ce journaliste tchadien exilé en France que le régime de N’Djamena est capable du pire. « C’est un régime dictatorial pire que celui de Hissène Habré », assène-t-il, sans mâcher ses mots. En mai 2016, au Sénégal, Hissène Habré, l’ancien président tchadien, a été condamné à la prison à perpétuité pour crimes contre l’humanité, torture, viols, esclavage sexuel, ainsi que pour crimes de guerre par les Chambres africaines extraordinaires. Rien de tel n’est reproché, pour le moment à Mahamat Idriss Déby, même si des voix s’élèvent pour faire remarquer que des anciennes pratiques du temps de Habré ont survécu, comme le fait savoir notre interlocuteur.



