Abolition de la peine de mort au Cameroun : un enjeu éthique et historique pour la III e République

Abolition de la peine de mort au Cameroun : un enjeu éthique et historique pour la III e République

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Alors que le 9e Congrès mondial contre la peine de mort s’apprête à réunir à Paris, dès le 30 juin, les défenseurs des droits humains, les décideurs politiques, les acteurs de la justice et de la société civile venus des quatre coins du monde, un paradoxe singulier persiste au Cameroun. Bien que les exécutions n’y soient plus pratiquées depuis plusieurs décennies, la peine capitale demeure inscrite dans l’arsenal législatif, suspendue entre désuétude pratique et permanence pénale. Cette ambiguïté, longtemps reléguée aux marges du débat public, mérite d’être interrogée avec lucidité car derrière le destin juridique de la peine de mort se joue peut-être l’un des marqueurs les plus significatifs de la maturité démocratique et de l’ambition humaniste du Cameroun de demain.

À chaque crime qui heurte la conscience nationale, l’espace digital camerounais se mue en une caisse de résonance des indignations populaires. Les appels à l’exécution des auteurs se multiplient alors avec une vigueur renouvelée. Derrière ces réactions légitimes, souvent nourries par l’émotion, la douleur ou le sentiment d’injustice, se dissimule une conviction profondément ancrée dans l’imaginaire collectif : celle selon laquelle l’application effective de la peine de mort constituerait un rempart dissuasif contre la progression de la criminalité.  Or, en vérité, la peur de la mort n’a jamais dissuadé des hommes à commettre le crime comme disait Robert Badinter : « Et si la peur de la mort arrêtait les hommes, vous n’auriez ni grands soldats, ni grands sportifs… C’est seulement pour la peine de mort qu’on invente l’idée que la peur de la mort retient l’homme dans ses passions extrêmes. Ce n’est pas exact. » 

L’exigence d’une nouvelle conception de la justice et de l’humain dans l’opinion publique

Les partisan.ne.s de la peine capitale lui prêtent généralement plusieurs vertus. À leurs yeux, elle constituerait un puissant instrument de dissuasion, susceptible de prévenir les crimes les plus graves. Elle garantirait également l’impossibilité de toute récidive, contribuerait à alléger la pression carcérale et dispenserait l’État de supporter durablement la charge matérielle liée à l’incarcération des criminels. Ces arguments reposent toutefois sur deux conceptions quelque peu erronées de la justice. La première relève d’une logique rétributive : elle postule que la justice doit infliger au coupable un mal proportionnel à celui qu’il a causé, dans le prolongement du principe antique « œil pour œil, dent pour dent ». La seconde se veut plus « morale » qu’elle n’y paraît. Elle soutient qu’il serait plus conforme à la dignité humaine d’abréger l’existence du criminel que de le vouer à l’enfermement perpétuel. 

Ces aspirations expriment également une angoisse collective face à l’insécurité, un besoin de protection et parfois une défiance profonde envers la capacité des institutions à rendre justice de manière satisfaisante. Il va sans dire que pour les partisan.ne.s de la peine de mort, la justice chargée de proscrire la violence peut légitimement y recourir pour la sanctionner. Autrement dit, la société peut réparer l’irréparable en reproduisant, sous l’autorité de la loi, l’acte qu’elle condamne : répondre à un meurtre par un autre meurtre.  Or, « Voyez, examinez, réfléchissez. Vous tenez à l’exemple. Pourquoi ? Pour ce qu’il enseigne. Que voulez-vous enseigner avec votre exemple ? Qu’il ne faut pas tuer. Et comment enseignez-vous qu’il ne faut pas tuer ? En tuant. » disait Victor Hugo.

Le débat public gagnerait aujourd’hui à réexaminer toutes ces convictions à l’aune des faits et de l’histoire.

Faits et histoire

En criminologie, aucune démonstration scientifique n’est parvenue à établir qu’il y a entre la peine de mort et l’évolution de la criminalité, ce rapport dissuasif auquel bon nombre croit. 

L’évolution de la tendance abolitionniste semble d’ailleurs corroborer ce constat. Plus de deux tiers des États du monde ont aboli la peine de mort. Selon l’indice de paix mondiale 2025, parmi les 20 pays les plus sûrs au monde, 16 ont aboli la peine de mort. En Afrique, plusieurs pays ont déjà aboli la peine de mort, notamment le Tchad (en 2020), la Sierra Leone (en 2021), la République centrafricaine (en 2022), le Ghana (en 2023), la Zambie (en 2023) et le Zimbabwe (en 2024). D’autres, comme la Côte d’Ivoire, ont adhéré au Deuxième Protocole facultatif se rapportant au Pacte international relatif aux droits civils et politiques, visant à abolir la peine de mort. Cette progression repose sans doute sur l’absence de preuves démontrant son efficacité comme outil de lutte contre la criminalité.  

Outre ces statistiques et tendances, la peine de mort charrie une mémoire que le peuple camerounais oublie souvent lorsqu’il réclame son maintien. Derrière chaque peloton d’exécution, se dessine l’ombre d’un pouvoir qui n’utilise pas toujours la peine capitale pour la justice mais aussi et trop souvent pour éliminer les opposants. Au Cameroun, cette dimension politique apparait avec une acuité particulière lorsqu’on se penche sur le destin tragique de quelques figures nationalistes qui ont payé de leur vie leur engagement pour l’émancipation du pays. En effet, la mémoire nationale conserve pieusement le souvenir de l’exécution d’Ernest Ouandié en 1971, et Noé Tankeu et Pierre Kamdem Ninyim en 1964.

Au-delà des faits et de l’histoire, la peine de mort se heurte aussi à une interrogation fondamentale : comment concilier l’irréversibilité de la peine de mort avec la possibilité omniprésente de l’erreur judiciaire ?

« La justice est rendue par des êtres faillibles. Rien n’empêchera jamais les erreurs judiciaires » – Robert Badinter. 

Le Cameroun lui-même en offre une illustration saisissante. Arrêtées alors qu’elles étaient mineures dans l’Extrême-Nord en 2014, Marie Dawandala, Damaris Doukouya et Martha Weteya furent accusées de soutien à Boko Haram. Condamnées à mort, elles passeront plusieurs années derrière les barreaux avant d’être finalement innocentées et libérées en octobre 2020. La question qu’il est juste de se poser est de savoir : combien d’hommes et de femmes, à l’exception de celles-ci ont vu leurs vies s’écraser sous le joug de cette peine bien qu’étant innocent.e.s ? L’histoire de ces femmes rappelle que lorsqu’une erreur est reconnue après une peine d’emprisonnement, la justice peut encore tenter de réparer l’injustice commise, mais lorsqu’une exécution a eu lieu, aucune réparation n’est plus possible.

La consécration constitutionnelle du droit à la vie : une amorce pour l’abolition totale

Le préambule de la Constitution camerounaise consacre le droit à la vie en disposant que : « Toute personne a droit à la vie et à l’intégrité physique et morale. Elle doit être traitée en toutes circonstances avec humanité. » Par là, l’État camerounais a posé les premiers jalons d’une évolution incontournable vers la protection du droit à la vie, ceci, en parfaite cohérence avec les engagements internationaux souscrits par le Cameroun en matière de droits humains, notamment à travers la ratification du Pacte international relatif aux droits civils et politiques ainsi que de son Premier Protocole facultatif. Toutefois, le Cameroun n’a pas adhéré au Deuxième Protocole facultatif se rapportant au Pacte, lequel vise expressément l’abolition de la peine de mort. 

Cependant, si les exécutions ont cessé depuis 1997, la peine de mort demeure inscrite dans le Code pénal camerounais et continue, quoique plus rarement, d’être prononcée par les juridictions du pays. 

Le rapport d’enquête « Des vies en suspens – La situation des personnes condamnées à mort au Cameroun », publié en mai 2026 par ECPM, Droits et Paix et le RACOPEM rappelle qu’en 2016, le Cameroun était le pays d’Afrique francophone qui prononçait le plus de condamnations à mort, avec près de trois cents sentences recensées entre 2015 et 2016. Il relève également qu’aucune condamnation à mort n’a été documentée entre 2018 et 2020, avant qu’elle ne réapparaisse entre 2021 et 2024.

Dès lors, le maintien de la peine capitale apparaît moins comme l’expression d’une cohérence juridique que comme la survivance d’un héritage pénal en décalage avec les principes que la République affirme pourtant défendre ; en décalage avec la tendance abolitionniste qui se dessine en Afrique. À l’heure où la société camerounaise se projette sur les contours institutionnels et démocratiques de son avenir, il serait juste d’avoir la perspective de l’abolition totale comme étape décisive vers un horizon plus éthique.

Et si la IIIe République ouvrait la voie vers l’abolition totale de la peine de mort ?

La promulgation de la loi portant création du poste de vice-président le 14 avril 2026 au Cameroun, mesure emblématique des réformes institutionnelles annoncées par le Chef de l’État lors de son investiture du 6 novembre dernier, marque sans conteste une étape décisive dans la marche de notre pays vers la IIIe République. Au-delà de sa portée juridique et organisationnelle, cette évolution nourrit l’espérance d’un moment refondateur, susceptible d’ouvrir un nouveau cycle de confiance entre les citoyens et les institutions, tout en jetant les fondements d’un contrat social renouvelé. Aussi, la promesse de la IIIe République appelle-t-elle un dépassement des seuls réaménagements institutionnels pour engager une œuvre plus exigeante : celle de la transformation des mentalités, de la consolidation de la culture démocratique et de la réaffirmation de la dignité humaine comme principe cardinal de l’action juridique et publique. Cela suppose d’inscrire cette IIIe République dans un horizon plus éthique que les revendications de l’opinion relatives à l’application effective de la peine de mort. Il faut replacer l’humain au cœur de la justice et pour ce faire, il est utile, primo, de déposer dans l’opinion publique et chez les parlementaires une conception neuve de la justice par une approche collaborative avec les organisations dédiées aux droits humains et toutes les consciences convergeant vers l’abolition. Secondo, engager une réforme du code pénal en vue d’une meilleure adéquation avec les prescriptions de la constitution et des textes internationaux sur la protection du droit à la vie. Tertio, humaniser la chaine pénale et les lieux de détention dans l’optique de rompre totalement avec des mesures de tortures recensées dans le rapport d’enquête « Des vies en suspens – La situation des personnes condamnées à mort au Cameroun ».

Par-là, nous inaugurerons sans doute une nouvelle ère de maturité démocratique et d’ordre social. « Dans les démocraties … dans tous les pays où la liberté est inscrite dans les institutions et respectée dans la pratique, la peine de mort a disparu. » – Robert Badinter.

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Sara Timb

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